Qu'en pensez-vous ?
chapitre 1
Tandis que le capitaine Georges Lefebvre s'entretenait téléphoniquement avec une personne qui s'était miraculeusement présentée comme témoin d'un crime, je laissais libre court à mes pensées. Cet homme avait toutes les raisons du monde d'être sur la défensive. J'avais été informée qu’il exerçait plus ou moins, depuis un an, la fonction de commandant, en lieu et place de Simon Quintar. Le poste de chef de groupe était resté vacant plus longtemps que prévu, pour des raisons que j'ignorais.
Quintar lui avait promis quelque temps avant sa mort d’appuyer sa promotion et il avait tenu parole. Malheureusement il s'était heurté au veto du commissaire Fromentin. Celui-ci avait eu d'autres ouailles à soutenir dans d'autres services, et n'avait pas satisfait à la proposition de Quintar. Lefebvre avait donc été condamné à jouer le remplaçant de service, sans pouvoir pour autant monter en grade, du moins dans l'immédiat. Certes il s'agissait d’un intérim de convenances, étant donné son état de santé fragile. Mais il était le plus ancien du groupe parmi les capitaines et les lieutenants. L’honneur de diriger la brigade en l'absence prolongée d'un commandant aurait donc dû logiquement lui revenir.
Même s’il limitait au minimum les actions de terrain, il répondait toujours présent lorsqu’il s’agissait de coordonner une opération délicate, ou de s’assurer du respect des procédures au cours des enquêtes. Georges était entré dans la police comme simple agent et il avait aujourd’hui atteint le maximum d’échelons qu’il lui était possible de gravir.
Simon avait régulièrement tanné le commissaire Fromentin pour que son adjoint obtienne du galon, en mettant constamment sa bravoure en avant. Il aurait pu ainsi exercer la fonction de chef de groupe dans une autre brigade si l'opportunité s'était présentée. Mais il savait pertinemment que Fromentin avait d'autres capitaines en réserve, plus jeunes qu son collaborateur, qui prétendaient également à la promotion. Georges serait sans doute nommé au grade de commandant quelques mois avant sa retraite, un cadeau de départ en somme.
Et voila que je débarquais sans être vraiment attendue à la brigade criminelle de la sûreté urbaine, à trente-cinq ans, dans cet univers de mâles nostalgiques d’une belle époque vécue avec leur chef bien plus expérimenté que moi. Bien sûr ma curiosité naturelle m’obligea à demander des explications sur le départ du commandant Quintar, dont j'ignorais les circonstances. Mais Georges Lefebvre n’avait manifestement pas envie de s’étendre sur cette question à ce moment précis de ma requête, et demeura plus qu’évasif.
Ce refus déguisé de s’exprimer clairement à ce sujet me parut un peu curieux. En un quart de seconde je refis le film à l'envers. Mon arrivée au sein de ce commissariat de grosse taille avait été organisée très rapidement. Elle reposait sur l’absence d’un policier dont personne ne m'avait vraiment parlé. Pas même mon ancien supérieur lorsqu'il m'avait annoncé simultanément ma promotion et ma mutation sur un poste à haute responsabilité. Il est vrai qu’il m’intéressait peu, il y a quelques semaines, de savoir qui était ce policier, et pour quelles raisons il avait quitté son poste. J'étais bien trop grisée par cette offre séduisante pour me poser des questions. Sans doute ce Simon Quintar avait-il été lui-même promu à une fonction supérieure ? C’était la solution qui m’était apparue la plus logique.
Cette hypothèse avait amplement satisfait ma curiosité jusqu’ici. Mais je décelais un mystère autour de cette affaire. Le mutisme du capitaine Lefebvre en témoignait. M'avait-on caché quelque chose qui aurait pu me dissuader de prendre ce poste alléchant ?
Peu importait. On m’avait spontanément proposé cette nouvelle affectation. J’étais donc supposée être à la hauteur de la tâche. En général, à ce grade, on ne fait pas de cadeau et mes états de service en tant que capitaine étaient irréprochables. Ce n'était donc pas la peine de chercher midi à quatorze heures. Je finirais bien tôt ou tard par comprendre de quoi il retournait, avec ou sans l'aide de ces messieurs peu bavards...
Je ne m'étais pas rendue compte qu'il avait raccroché le téléphone depuis une trentaine de secondes. Je devais avoir l’air rêveur car Georges tapota sur son bureau avec une petite règle, affichant un petit sourire narquois. Je ne savais pas lui donner d’âge précis, mais le bruit courait qu’il n’était pas loin de prendre sa retraite. Je lui trouvais d’emblée une mine fatiguée. Pas très grand, assez enrobé, presque chauve, il n’avait, à vrai dire, rien de très attirant. Mais une sympathie certaine émanait de son visage. Je ne saurais dire pour quelle raison, mais j’eus le sentiment à cet instant qu’il se montrerait plus un allié pour moi, qu’un empêcheur de tourner en rond. Et j’avais bien besoin d'une personne sur laquelle m'appuyer pour remplacer « l’irremplaçable ».
― Alors Madame Telier. Comme ça, c’est vous qui avez été nommée en haut lieu pour remplacer Simon Quintar ? Si je m’attendais…
― Et oui, Capitaine Lefebvre, ne vous en déplaise.
― Oh, vous savez ce n’est pas à moi que cela va déplaire. Le temps que vous meniez une affaire à son terme et je serai en retraite. A votre présence, je m’y ferai sans problème !
― Ce sont les capitaines et les lieutenants qui risquent de la trouver mauvaise ?
― Peut-être bien, mais ce n'est pas si sûr. Vous savez ce qu’on dit, la police est un monde de brutes masculines à l’orgueil démesuré. Mais rassurez-vous, les vingt gars que vous allez diriger ne sont pas les plus terribles. C’est simplement qu’ils ont gardé un excellent souvenir de leur précédent patron.
― Allez, ne me dites pas qu’ils font dans le sentimentalisme. Vous savez bien comme moi que les chefs ne font que passer. Personne ne m’a renseignée sur les raisons du départ de Quintar. On m'a uniquement précisé qu’il était très brillant, et qu’il serait difficile de l’égaler, pour moi comme pour qui que ce soit d’ailleurs. Ce n'est pas ce genre de considération qui aurait pu me faire renoncer, au contraire. Vous verrez à l’usage que j’ai de la poigne aussi et que je saurai commander cette brigade. Et puis je suppose que les fonctions de commissaire lui vont aujourd’hui comme un gant ?
― Ça ne risque pas hélas. Voyez-vous, chère Madame, Quintar est mort.
Décidément, pour mon premier jour, je faisais fort. A cet instant je maudis ceux qui ne m’avaient pas mise au parfum. Avaient-ils craint que je refuse le poste ?
― Excusez-moi Georges. Vous permettez que je vous appelle Georges ? Je ne savais pas pour Quintar. Vraiment je suis sincèrement désolée. En haut lieu on n'a pas cru bon de m'informer précisément. Vous pouvez me dire dans quelles conditions il est décédé ? Au cours d’une opération je présume ?
― Vous présumez mal Madame. Sa mort relève du domaine privé… Et puis je vous confesse que Simon était bien plus qu’un chef pour moi. C’était aussi mon meilleur ami. Nous avons partagés tellement de choses ensemble ! Au boulot j’étais son bras droit, son souffre-douleur, son larbin, mais j’étais tellement fier de travailler à ses côtés ! Il était exigeant avec les autres, comme avec lui-même, mais jamais il ne lâchait ses hommes ! C’était quelqu’un d’honnête et droit dans ses bottes.
― Je n'en doute pas, et je comprends mieux maintenant votre surprise en voyant une femme débarquer. Je ne voudrais pas paraître indiscrète, mais que savez-vous des circonstances de sa mort ?
― Excusez-moi Madame, avec tout le respect que je vous dois, je n’ai pas envie d’en parler maintenant.
― Je comprends parfaitement. Mais j’aimerais quand même être au courant, cela m’éviterait de faire des gaffes avec ses anciens collègues. Quant à mon ancien patron, il va m’entendre celui-là ! Bon passons à autre chose. Je vois que la tâche ne va pas être aussi simple que je ne le pensais. Dans ces conditions j’ai absolument besoin d’une personne de toute confiance qui puisse m'épauler en permanence. Et vous me paraissez le mieux placé pour cette fonction. Je sais quelle contrainte cela représenterait pour vous, mais est-ce que vous accepteriez d’être mon bras droit ? J’apprécierais vraiment une réponse positive de votre part. Et puis surtout, appelez-moi Emma, vous pourriez être mon père après tout…
― Je vous appellerai Emma, c’est entendu. Mais pas devant les gars. Avec eux, mieux vaut garder une certaine distance. Ne serait-ce que pour asseoir tout de suite votre autorité. Pour ce qui est de vous seconder, je trouve que vous vous privez d’une chance de trouver un excellent second au sein de l’équipe. Je vous l’ai dit, je ne suis pas loin de la retraite, je suis un vieux bourricot cardiaque, et puis question motivation…
― Je comprends, vous n’êtes guère enclin à faire confiance à une femme qui va certainement vous donner du fil à retordre par son incompétence ?
― Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit... Je n'ai pas de préjugés à votre égard. C'est que je n'ai plus trop la forme et j'ai pris du recul avec le boulot. Et puis voyez-vous ma femme a pris l'habitude de me voir rentrer à peu près à l’heure ces temps-ci.
― Certes, mais j'insiste. Je préférerais avoir près de moi un vieux briscard comme vous qui a fait largement ses preuves, avec le respect que je vous dois. Et puis, c'est peut-être irrationnel dans la mesure où l'on ne se connait pas encore, mais vous m’inspirez confiance.
― C’est le crâne dégarni et l’embonpoint qui vous branchent ? Blague mise à part, vous savez, question sprint, c’est plus tout à fait ça. Vous pourriez rapidement regretter votre offre !
― J’ai besoin de quelqu’un qui connaisse bien la boutique, les affaires en cours, pas d’un coureur de fond, ni d’un maniaque de la gâchette ! Vous n'êtes pas obligé d'accepter, c'est sûr. Mais être mon bras droit présenterait certains avantages, celui de m'avoir à l'oeil par exemple. Votre équipe vous en serait certainement reconnaissante.
― Vous ne lâchez pas prise facilement, on dirait ! Bon, vous avez gagné, je veux bien y réfléchir, mais donnez-moi quelques jours de délais. Il faut que j’en parle à ma femme d’abord.
― Si vous aimez perdre du temps en tergiversations, faites donc. Et tandis que vous gambergez, vous pourrez juger par vous-même de mon humble expérience…
― Je vous trouve bien présomptueuse pour une femme de votre âge !
― L’âge n’a rien à y voir, Georges. Quand on aura cinq minutes, je vous présenterai en détail tous mes états de service. Si j'arrive à ce poste, vous vous doutez bien que ce n'est pas un hasard. Bon assez bavardé. Vous pouvez me présenter aux autres et m’indiquez mon bureau ? J’ai hâte de poser mes bagages ! Au fait, vous ne m’avez pas parlé du commissaire ?
― Évitons d'aborder ce sujet. Vous le rencontrerez bien assez tôt, croyez-moi. Fromentin adore tyranniser les troupes ! Je vous organiserai un rendez-vous dès que possible. Pour l’heure, il n’est pas au commissariat mais à un congrès à Paris. Il se spécialise sur les relations entre la justice et la police. Tout un programme ! Maintenant suivez-moi, je vous prie, je vais vous emmener faire le tour de cette satanée boutique. Il y a quelques agents en mission à l’extérieur, mais je pourrais vous les présenter plus tard.
Avant de quitter son bureau, je m’inquiétais de l’effectif exact des « troupes ».
― La brigade compte combien d’agents au juste ?
― Vingt-cinq en comptant les personnels affectés à l’accueil. Sur cet effectif, vous comptez cinq femmes.
― Quel âge ont-ils en moyenne ?
― Le plus jeune, Fleuron, a tout juste vingt ans, et moi je suis le plus vieux, avec cinquante-cinq balais au compteur. Sinon la moyenne d'âge tourne autour de trente-six ans.
― Je vois. Des personnes expérimentées je présume. Des problèmes particuliers dont je devrais avoir immédiatement connaissance ?
― Non rien de significatif à signaler, mise à part peut-être la surprise de devoir se plier à l’autorité d’une femme.
― Il faudra bien qu’ils s’y fassent parce que j’aime beaucoup la région Nord-Pas-de Calais, et je n'ai pas l'intention de la quitter de sitôt. J’y suis depuis quatre ans à peine et je n’ai pas eu beaucoup l'occasion de la découvrir. Le boulot à temps plus que complet, la vie privée…
― Je crains hélas que vos occupations ne vous laissent guère le loisir de vous adonner au tourisme local. Vous allez vite vous rendre compte que les journées n’ont pas de fin, et que le terme week-end a été rayé du dictionnaire. Enfin je ne veux pas vous décourager, c’est vous qui verrez. De quelle région êtes-vous originaire, si je puis me permettre ?
― Je suis née près de Mâcon. Plus exactement dans un petit village où il y a plus de vaches que d’habitants… J’ai exercé mes fonctions dans plusieurs commissariats de province, puis dans un commissariat du Pas-de-Calais, et maintenant me voilà à Lille, brigade criminelle.
― Et bien ça va vous faire du changement !
― Ça tombe bien. Je me sens un peu engourdie. J’ai besoin d’un peu d’exercice physique.
― Et bien vous allez être servie. Bon, on le fait ce tour de piste ?
Je me levais d’un bond, histoire de me prouver que les remarques de Georges Lefebvre me laissaient complètement indifférente. J’avais accepté ce poste sans hésiter l'ombre d'une seconde, sachant qu’il m’ouvrirait des perspectives de carrière intéressantes et je n’allais pas commencer à psychoter sur des questions concernant la charge de travail qui allait en découler, et le taux d'adrénaline qui allait exploser régulièrement. J’avais toujours su tout concilier dans ma vie jusqu’à présent et il n’y avait aucune raison pour que cela change.
La revue des troupes se fit dans une ambiance un peu froide. Lefebvre prit un malin plaisir à me les présenter un par un. On aurait dit qu’ils étaient au supplice de devoir serrer la main à une supérieure affublée d'un tailleur jupe, et perchée sur hauts talons. Le sourire qui s’affichait sur leur visage était un tantinet moqueur. Je répondis à chaque poignée de main par un large sourire, ce qui je crois les agaça profondément.
Je leur présentais brièvement mes états de service, car je ne souhaitais pas avoir l'air de me justifier. Mes supérieurs les considéraient comme éminemment brillants, compte tenu du nombre d’arrestations que j’avais permis de réaliser. Pour un commissariat de cette taille regroupant plusieurs brigades de pointe, je me rendais compte au fur et à mesure de l’avancée de mon exposé succinct que je n’avais peut-être finalement rien fait d’exceptionnel. Simon Quintar devait bien rigoler dans sa tombe en entendant les prouesses d’une fliquette de mon envergure. Personne ne me posa de questions, et un silence pesant s’installa.
Dans leur regard je perçus les doutes qu’ils nourrissaient déjà au sujet de mes capacités. Manifestement ils se demandaient comment on avait pu, en haut lieu, nommer une femme pour les diriger dans leurs enquêtes. Ils devaient se croire punis pour une faute qu'ils n'avaient pas commise. Cette impression de méfiance me mit mal à l’aise l’espace de quelques secondes et mon sourire se figea. N’ayant pas l’intention de laisser l’angoisse qui montait dans ma poitrine s’installer, je me repris en leur proposant l’organisation d’un pot d’arrivée dès le lendemain pour faire plus ample connaissance. Cette proposition parut les séduire. J’avais tapé dans le mille. Je fixais l’horaire de cette manifestation sympathique à onze heures trente.
Georges avait du percevoir mon trouble et mes efforts pour me ressaisir. En m’éloignant du groupe, il me parla à voix basse, pour éviter les oreilles indiscrètes.
― Ne vous inquiétez pas, Emma, je les connais bien ces lascars. Ils finiront par vous admettre. Laissez leur un peu de temps pour s’habituer à vous. Et par pitié, habillez-vous comme un flic, pas comme une chef d’entreprise !
― Mais c’est que… non rien.
― Venez. Je vais vous montrer votre bureau. Ce n’est pas un palace, mais on fait avec l’espace que l’on a. Il est juste à côté du mien. Vous n’aurez qu’à hurler quand vous aurez besoin de moi. C’est ce que faisait toujours Simon…
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