2ème extrait du roman : au bout du tunnel, un rayon de lumière

 

 

Chapitre 14 :

 

Bettina, que les époux Lecoin souhaitent adopter, ne s'habitue pas dans son nouvel environnement....

 

 

« La maison des Lecoin était belle, immense, cossue. Elle n’avait rien de comparable avec les endroits sobres, à la limite du dénuement, dans lesquels Bettina avait vécu dans sa prime enfance. La petite fille était passée du plus sordide, lorsqu’elle habitait chez ses parents, au plus douillet, lorsqu’elle avait intégrée le domicile des Petrucci. Bettina était perdue dans cet espace aux multiples pièces, aux couloirs interminables, au carrelage froid comme de la glace. Elle avait l’impression de se trouver dans un labyrinthe, dans une prison dorée, dont elle ne savait comment s’échapper. Tout lui apparaissait affreusement lugubre, sans chaleur. Elle préférait de loin la maison feutrée de Nanie. Elle préférait encore l’appartement de poupée de Florence. Elle avait instinctivement détesté cet endroit dès son arrivée.

Pourquoi l’avait-on amenée ici, dans cette maison froide? Pourquoi personne ne tenait-il compte de son avis ? Frankie, Marlène et Julia avaient été consultés lorsqu’il avait fallu décider de leur avenir. Pourquoi n’avait-on pas agi de la même façon avec elle ? Probablement parce qu’elle était encore très jeune, et que l’on ne peut se fier au jugement d’une fillette ? Pourtant ce n’était pas une petite fille comme les autres. Elle avait mûri bien avant l’âge, malgré elle. La maladie, tenace, impitoyable, l’y avait contrainte. Les adultes ne voyaient que sa petite taille, et sa fragilité apparente, ignorant sa force de caractère hors du commun…

La demeure des gens que l’on désignait effrontément comme ses nouveaux parents, était une très grande maison bourgeoise à trois étages, avec des plafonds très hauts, parés de moulures magnifiquement dorées. Des tableaux de peintres renommés étaient fièrement accrochés sur chacun des murs. L’ordre y régnait en maître. Cet aspect impeccable contrastait avec le foutoir permanent entretenu par la famille Petrucci. Tous les matins, Carmen, la femme de ménage d’origine espagnole, au service des Lecoin depuis dix ans, lavait les sols, passait l’aspirateur, époussetait chacune des pièces, astiquait chaque bibelot, sans broncher. Elle préparait également le dîner du soir, même si cette tâche ne rentrait pas véritablement dans ses attributions. Ses généreux employeurs la rémunéraient au delà du tarif légal. Cela méritait bien quelques entailles au règlement de la profession.

Marjorie Lecoin était une brillante avocate spécialisée dans le droit international. Des entreprises des plus réputées s’arrachaient ses services. Il n’était pas rare que son travail l’obligeât à se déplacer à l’étranger pour plusieurs jours, le temps de constituer les dossiers de ses clients fortunés. Mais sa carrière passait aujourd’hui au second plan. A quarante-sept ans, elle avait choisi d’être mère. Cela valait tous les sacrifices de la terre. La perspective d’avoir à s’occuper de Bettina la comblait de bonheur. Elle avait immédiatement craqué pour cette enfant au physique si frêle, au regard si triste, mais si attachant. Le destin l’avait placée sur son chemin. Du moins y croyait-elle sincèrement. Un cadeau inespéré après des années d’acharnement, d’abord pour être enceinte, sans succès, puis pour obtenir l’agrément en vue d’adoption. Enfin sa vie prenait un sens. Elle ne se sentirait plus différente des autres femmes. Ses sœurs n’exhiberaient plus leur gros ventre sous le nez, comme elles aimaient si innocemment le faire. Après avoir adopté Bettina, elle arrêterait de vivre chacune de leur grossesse comme une provocation permanente.

Son intelligence compensait un physique un peu ingrat. Elle était grande et maigre, dépassant d’une dizaine de centimètres la taille de son mari. Les traits de son visage étaient durs, ses yeux enfoncés aux creux de leur orbite, ses lèvres minces. La nature ne l’avait pas vraiment gâtée, mais son élégance faisait souvent oublier son manque de grâce. Mais depuis qu’elle avait cessé de travailler, les tailleurs de style haute couture avaient fait place à des tenues plus décontractées. Son apparence de femme au foyer n’avait plus rien à voir avec celle de la femme d’affaires impitoyable. Et Marjorie se réjouissait de casser enfin son image de pimbêche insensible que ses parents avaient encouragée. Un autre rôle l’attendait aujourd’hui, un rôle qui allait la réconcilier avec elle-même.

Marjorie Lecoin formait un couple assez mal assorti avec son mari Michel. Au contraire de son épouse, celui-ci avait des allures de dandy mondain. Son physique avantageux en faisait un homme très courtisé par les femmes, jeunes et moins jeunes. Pour ajouter à son charme naturel, il était le patron d’une grande société commerciale. Héritier d’une famille très fortunée de la région, son emprise sur le monde des affaires était respectée. Lorsqu’on les regardait tous les deux, la première question que l’on pouvait se poser était de savoir quelles affinités avaient pu les rapprocher. S’étaient-ils unis sur la base d’un arrangement familial ? C’était la première chose qui venait à l’esprit.

Accaparé par un emploi du temps démentiel, Michel Lecoin ne faisait que croiser Marjorie. Quand la pression devenait insupportable, tous les deux s’accordaient quelques jours de vacances dans un lieu paradisiaque, d’où ils ne manquaient jamais de ramener quelques pièces de collection rarissimes, pour décorer leur maison. Mais ces moments de partage étaient-ils suffisants pour garantir l’harmonie au sein du couple ? Mariés depuis près de vingt ans, la passion des premiers jours s’était émoussée, et le feu de l’amour s’était désespérément éteint. Comme beaucoup de couples qui se retrouvent dans la même situation, au bout d’un long chemin. Ils vivaient aujourd’hui comme de très bons amis, ayant en commun un goût immodéré pour les objets de valeur, les pièces d’antiquité. Toutes ces reliques rapportées du bout du monde donnaient du fil à retordre à Carmen, qui maudissait en secret les voyages de ses employeurs. Ils étaient également habitués aux sorties mondaines. Et dans ce milieu bourgeois, les occasions ne manquaient pas. Il était toujours de bon ton de se montrer dans la haute société, lorsqu’on occupait une place aussi enviée que la leur sur le devant de la scène publique.

Perdus dans un océan d’ennui sentimental dans lequel ils s’enfonçaient un peu plus chaque jour, Marjorie et Michel se réjouissaient à la venue d’un enfant qui réveillerait peut-être leur couple chancelant. Marjorie était sans aucun doute la plus accrochée à ce projet ambitieux. Il lui avait fallu pas moins de cinq ans d’acharnement pour convaincre son mari des vertus de l’adoption. En ultime recours, elle était allée jusqu’à le menacer de divorce en cas de refus catégorique. De guerre lasse, il avait fini par s’incliner devant les exigences de sa femme. Un divorce dans la famille, il ne pouvait en être question ! Il fallait rester unis, même dans l’adversité. Et puis, après tout, elle avait peut-être raison. Un peu de vie dans cette maison fantôme, cela pourrait devenir amusant.

Bien sûr ils auraient préféré accueillir un bébé en bonne santé, plein de promesses, mais à leur âge, il était inutile d’espérer qu’un tel projet ait une infime chance d’aboutir. Trop aveuglés par l’intérêt qu’ils vouaient à leur travail respectif, ces derniers avaient placé leur vie privée entre parenthèses, et le temps avait filé à la vitesse de la lumière. Le réveil de ces deux monstres de boulot, à l’aube de la cinquantaine, avait été brutal.

Ce fameux lundi, Bettina fut accueillie comme une petite princesse. Cadeaux à profusion. Pas moins de quatre poupées, un train électrique et deux peluches ! Et puis il fallait voir sa chambre. Un vrai palais ! Un grand lit de deux personnes, un bureau en pin massif, un cartable rempli de cahiers et de stylos de toutes les couleurs ! Rien de trop beau pour la nouvelle pensionnaire des lieux ! Les futurs parents n’avaient pas fait les choses à moitié ! Ils n’avaient pas lésiné pour en jeter plein la vue à la petite fille issue d’un milieu plus que modeste !

Cet élan de générosité ne produisit pas l’effet escompté. Bettina préfère son vieil ours en peluche tout sale, qu’elle garde bien serré contre sa poitrine, aux peluches neuves qui n’ont pas d’odeur. Elle n’a cure du luxe qu’on lui offre sans pudeur. Elle s’en fout de tous ces cadeaux somptueux. On ne l’achète pas si facilement. Elle n’a jamais été habituée au confort. Elle ne se plait pas dans ce décor de riche. Elle veut partir de cette horrible maison.

Pourtant Madame Lecoin se montre très gentille. C’est une évidence qui n’échapperait à personne. Elle fait tout ce qu’elle peut pour mettre à l’aise la fillette. Elle lui parle doucement, lui caresse les joues. Elle lui montre un album photos, les portraits des membres qui constituent sa nouvelle famille. Bettina regarde d’un œil distrait, uniquement pour se montrer polie. Avant de partir, Nanie lui a fait la leçon. Elle doit laisser de côté son langage châtié, et ses attitudes blessantes. Elle est accueillie chez des gens bien comme il faut. La petite fille a promis qu’elle essaierait d’être aimable, juste pour lui faire plaisir. Elle lui manque tant. Quand est-ce qu’elle va venir la rechercher ?

Monsieur Lecoin est souvent absent. Tant mieux. Il est distant, comme s’il n’était pas concerné par sa présence. Comme si c’était une étrangère en visite. Tout juste un bonjour et un bonsoir de temps en temps. Et une bise sur le front. Du bout des lèvres. Le minimum garanti en somme. Elle, elle n’a rien fait. Elle n’a pas demandé à être là. Bettina n’est pas prête à l’appeler papa ! Mais sa curiosité l’emporte sur sa propre indifférence. Elle tâte le terrain auprès de Marjorie.

- Dis Madame, pourquoi il ne me parle pas votre mari? Il est fâché contre moi ?

- Mais non, voyons ! Que vas-tu imaginer ! Il est très pris tu sais. Il a beaucoup de travail ces temps-ci. Mais ne t’inquiète pas. Dans quelques jours cela ira mieux. Et puis, il faut qu’il s’habitue à l’idée d’avoir une petite fille à la maison! Cela fait si longtemps que nous ne vivons qu’à deux. Tu vas voir, bientôt nous partirons en vacances tous les trois ensemble, et ce sera formidable.

- Oui, mais, il ne m’aime pas, je le sens bien.

- Tu te trompes. Seulement il ne sait pas encore te le montrer. Il ne sait pas comment s’y prendre ! Laisse-lui un peu de temps. Tu n’es pas bien ici ?

- Si, Madame, mais je m’ennuie un peu.

- S’il te plait Bettina, pour l’amour du ciel, arrête de m’appeler Madame ! J’ai l’impression d’avoir un âge canonique ! Pardon, d’être une très vieille femme. Tu sais, je serai ta maman quand nous t’aurons adoptée. Alors il faut que tu t’habitues à m’appeler ainsi. Cela sera plus facile pour toi si tu t’y mets dès aujourd’hui !

- Oui, mais ma maman est morte, et mon papa aussi. Et ma seconde maman, c’est Nanie.

- C’est très triste, je sais !... Mais tu n’es pas heureuse d’avoir une vraie maman ? Je t’aime déjà beaucoup! Dès que je t’ai vue j’ai compris que nous étions faites l’une pour l’autre.

Cette phrase trop affirmative effraya l’enfant. Pour qui elle se prenait celle-là ? Elle tourna les talons, et fit mine de quitter la pièce. Mais par défi, elle se retourna et lui balança une salve de mots assassins, comme elle savait si bien le faire quand elle était en colère :

- Mon autre maman c’est Nanie, un point c’est tout ! Toi tu n’es pas ma mère, et tu ne le seras jamais.

- Voyons Bettina, sois raisonnable. Madame Petrucci est ton assistante familiale, elle n’est pas ta maman. Et ne le sera jamais. Et tu le sais très bien ma chérie. Michel et moi souhaitons t’offrir une nouvelle vie ! Tu ne manqueras de rien. Tu pourras faire des grandes études ! Réfléchis à la chance que tu as au lieu de te cabrer sans cesse ! Peu d’enfants ont cette opportunité !

- Je m’en fiche ! Je n’ai rien demandé à personne moi! On ne m’a même pas demandé mon avis ! Moi je voulais rester avec Nanie ou avec Florence ! Mais tout le monde s’en fiche de ce que je pense ! Je veux m’en aller d’ici !

Marjorie contenait ses larmes. Cette fillette avait du caractère, et elle pressentait que créer des liens affectifs forts avec elle ne serait pas chose facile. Elle était cependant décidée à ne pas baisser les bras.

- Ne sois pas méchante, je t’en prie ! Tu verras, lorsque je t’aurai montré ta nouvelle école, et que je t’aurai présenté tes cousins, tu changeras d’avis, j’en suis certaine ! En attendant viens ici me faire un petit baiser pour te faire pardonner.

Au lieu d’effectuer le geste tant espéré par Marjorie, la fillette lui asséna l’ultime estocade de cette conversation qui ne menait nulle part.

Non, non et non ! J’ai pas envie ! Je veux rentrer chez moi. Je te déteste ! Je te déteste ! Jamais tu seras ma mère ! Jamais… »




 
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Commentaire (1)

1. STB Le 18/07/2008 à 11:57

Bravo MARY

continues !
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Dernière mise à jour de cette page le 30/07/2008

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